Une Chambre en Inde

(quand on ne lit pas la note d’intention)

Huis-clos dans une chambre… en Inde. Pièce à un personnage qui est très malade et fait des aller-retours entre les toilettes et son lit.

(dans ma tête)

Elle : On va voir « Bharati », c’est bien ça ?

Moi : Non. « Une chambre en Inde ». Ça se passe aussi en Inde, mais ça n’a rien à voir. Y aura peut-être de la danse, qui sait ? Ce que tu vas voir, on appelle ça un spectacle total. Tout compte, le texte, la musique, le décor. Chaque chose a son importance, il y a une vraie générosité au Théâtre du Soleil.

Elle : Tu ne m’avais pas dit que c’était du cirque.

Moi : Hein ? Non, c’est pas du… Tu confonds le Cirque du Soleil qui est québécois et le Théâtre du Soleil qui est ouvert aussi sur le monde.

Elle : Quatre heures de spectacle, même avec un entracte, je ne sais pas si je tiendrai.

*****

La première fois que j’ai vu un spectacle du Théâtre du Soleil, c’était « Les Naufragés du Fol Espoir ». Évidemment ce n’est pas « Les Éphémères » ou un autre spectacle antérieur, mais ça m’a suffisamment marqué pour que je me passionne pour l’histoire de ce lieu, de cette troupe, d’Ariane Mnouchkine. Je me voyais déjà courir dans le bois de Vincennes avant de démarrer les répétitions avec tous les gens du théâtre. Un collectif. Même si Ariane M. a la réputation d’un tyran – j’ai vu tous les spectacles de Philippe Caubère. Tout le monde payé le même salaire. Tout le monde de corvée de chiottes.

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Ariane va arracher mon ticket, Ariane va arracher mon ticket !!! Je me demande si elle va voir mes chaussures vertes. Je sais qu’elle exige à ce que ses comédiens ne portent pas de vert, mais des spectateurs. Y a-t-il quelque part un règlement qui stipule que les spectateurs ne doivent pas porter de vert lors des représentations du Théâtre du Soleil ?

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Il y a trois jours, je m’emmerdais. Pas un jour où je m’emmerde. Ce jour-là, j’écrivis sur une feuille de papier les cinq femmes qui me faisaient rêver et avec qui je rêverais de… Je ne sais pas jamais quoi écrire… Baiser ? Faire l’amour ? Avoir des rapports sexuels ? Évidemment, je n’ai pas choisi des personnes inaccessibles, mais des artistes ou des journalistes françaises que je peux croiser par hasard dans les rues parisiennes. Trois jours plus tard, je croisai le regard au Théâtre du Soleil d’une des jeunes femmes de ma liste. Pas de petit copain à l’horizon, seulement sa famille. Une mère, un père, une soeur. Elle vit que je l’avais reconnue, c’est certain. Parce qu’elle n’est pas une chanteuse hyper connue. Parce qu’elle est une personne qui doit continuer à prendre le métro. Elle n’a qu’une trentaine de milliers de fans sur Facebook. Preuve que j’ai noté des personnes vraiment accessibles. Je ne l’ai pas abordée. Faut dire aussi que j’étais moi aussi accompagné. (cf début et fin de chronique). En revanche, je lui ai écrit un courriel. J’ai hésité deux minutes avant de le lui envoyer.

*****

Elle : Je t’ai entendu rire quand ils ont évoqué le nom d’Antonin Artaud. C’était qui ?

Moi : Hein ? Euh… Artaud était un poète, un homme de théâtre dans la première moitié du XXe siècle. Il était marseillais et un peu fou.

Elle : Tu es marseillais aussi.

Moi : Oui et… ?

Elle : Non, rien. C’était qui Stanislavski ?

Moi : Faut vraiment que je t’explique tout ? Ne me dis pas que tu ne connais pas Tchekhov !

Elle : …

(pas une critique)

Je n’ai jamais su écrire une critique comme il se devait. Pourtant à la fin de la pièce, j’eus des interrogations que je pus exprimer à mon interlocutrice. Je m’imaginais déjà la troupe répéter ou suivre un stage en Inde en novembre 2015 quand les événements tragiques se sont produits. Ariane M. a dû se demander ce qu’ils allaient faire. Ils ont des acteurs, des auteurs, des musiciens, un lieu prestigieux, ils se devaient de créer quelque chose, mais quoi ? La mise en abyme sur la création m’a passionné, même si pour en abuser parfois quand j’écris mes histoires courtes, je perçois cela comme une béquille : « Je n’ai pas d’idées, donc je vais parler de quelqu’un qui n’a pas d’idées. » J’ai vu un spectacle crépusculaire, comme on avait dit pour le dernier album de Leonard Cohen. Ariane M. approche les quatre-vingts ans. Même si elle reste vaillante, dans son jogging et ses baskets, un spectacle et une structure d’une telle ampleur ne doivent pas être des choses aisées à diriger. On y voit toutes ses influences, ses frustrations, son impuissance de ne pas avoir présenté tel ou tel texte. Je me suis interrogé sur le regard cynique que je peux avoir sur le monde, que j’étais envieux de la naïveté affichée à la fin du spectacle. La standing ovation, je l’ai gardée pour Ariane M., comme pas mal de monde. Pas pour ce spectacle, mais pour l’ensemble de sa carrière. Je suis toujours mal à l’aise face à l’enthousiasme disproportionné du public. Comme si on n’avait pas le droit de ne pas, de moins apprécier le nouveau spectacle d’un artiste qu’on apprécie. Je regrette le manque de lucidité. J’adore Caubère, par exemple, ce type m’inspire, mais je l’ai vu rater une de ses représentations, je ne me suis pas levé.

Une Chambre en Inde

d’Ariane Mnouchkine

au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes

26 novembre 2016.

 

Textes (sauf mention contraire) : Axel Ito

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En Coeur

(quand on ne lit pas la note d’intention)

C’est l’histoire d’un auteur qui pense que le mot « choeur » s’écrit « coeur ». Cette erreur engendrera quiproquos à tire-larigot.

(dans ma tête)

Dans ma carrière, j’ai dû supporter quelque chose comme deux cent soixante-quinze élèves, âgés de cinq à onze ans. Je ne pense pas me souvenir de la moitié, et encore moins de leurs prénoms. En revanche, je me souviens qu’une certaine année, nous avions monté un spectacle de fin d’année, entre musique, théâtre et improvisation. Des parents d’élèves m’avaient félicité pour la mise en scène, j’étais pas peu fier. Parmi mes élèves figurait une jeune fille, bonne bouille, particulièrement talentueuse je trouvais. L’année suivante – elle n’était donc plus dans ma classe – elle me confia un dvd ou une cassette VHS – je ne sais plus très bien, je crois que j’ai la mémoire qui défaille, pour ne pas dire autre chose – sur laquelle était enregistré le spectacle dans lequel elle avait joué, c’était du Shakespeare. Je l’ai regardé dans la salle audiovisuelle de l’école. Elle me fit rire. Je me dis : « Elle a quelque chose. » Pas cabotine, pas agaçante. Non. Juste.

Je ne sais pas si c’est un défaut, mais j’aime dépiauter les programmes des différents théâtres, ou la possibilité de reconnaître un nom qui m’incite à voir telle ou telle pièce. C’est comme ça que j’ai revu une amie de vingt ans qui s’occupait de la com d’une pièce qui se jouait à Avignon. C’est comme ça que je vis le nom de mon ancienne élève dans la distribution d’une pièce qui se jouait dans un théâtre du vingtième arrondissement de Paris. Je cherchai sur les internets une vidéo où je pourrais la voir, elle avait les cheveux courts, elle avait bien mûri, c’était bien elle. J’hésitai à lui rendre visite mais j’ai vite pensé que ma venue serait peut-être mal interprétée.

« Je suis venu par hasard, je suis du quartier… »

« J’épluche l’Officiel des Spectacles et apprend par coeur le programme. »

« J’ai des alertes Google de tous mes anciens élèves, au cas où ils deviendraient acteurs, chanteurs, terroristes. »

Je n’y suis pas allé. Mais un jour je la verrai sur scène. Je ne sais pas si son passage dans ma classe a été un réel déclencheur pour son amour du théâtre, si elle se souvient de moi. Mais l’idée qu’elle fasse du théâtre me ravit. Tout n’est pas vain.

 

(pas une critique)

Hier soir, alors que j’étais assis au troisième rang, au milieu, je repensai à elle, consultai le programme pour voir si elle était là, mais non. Mais elle aurait pu. Les jeunes que j’ai vus étaient sensationnels. Entre danse et théâtre, on percevait dans leurs regards le plaisir d’être sur scène, de faire vivre une histoire. Une délicatesse, une intensité.

Au Coeur

de Thierry Thieu Niang, texte de Valérie Lê

Théâtre Paris Villette, Paris

25 novembre 2016

Crédit photo : Louise Arnal

Textes (sauf mention contraire) : Axel Ito

 

Voyage à Tokyo

(quand on ne lit pas la note d’intention)

Un homme, qui a tout plaqué (appart, boulot, fiancée), casse son PEL pour aller au Japon, alors qu’il ne parle pas japonais, pour mieux se perdre et se retrouver et en même temps partir à la recherche d’une femme qui ressemblerait vaguement à Scarlett Johansson.

(dans ma tête)

Il s’est passé quelque chose d’assez inédit durant la représentation. Une panne de courant. On fait quoi quand il n’y a plus de lumière pour éclairer le plateau, plus d’électricité pour entendre la guitare électrique qui accompagne les comédiens ? Le co-directeur du théâtre tente de nous rassurer, que la panne concerne toute une partie du Parc de la Villette, qu’on ne peut pas y faire grand chose sauf attendre. Le metteur en scène prend également la parole et propose deux alternatives : on arrête là et chacun rentre chez soi ou on poursuit à l’aide de la lumière que produiraient les téléphones portables du premier rang. La seconde proposition est unanimement retenue. On ressent une énorme solidarité, entre spectateurs, comédiens. Je vois Yoshi Oïda, immense acteur japonais qui a déjà un certain âge (il a joué dans Taxi 3, mec !) (je taquine, c’est vraiment un immense acteur) se déplacer en faisant bien attention à ne pas tomber sur les tréteaux posés ici et là sur le plateau, aidé par les autres comédiens. Nous savons tous que nous vivons un moment unique, qui restera, en tout cas pour moi, comme un des meilleurs souvenirs de l’année, si ce n’est plus. Pas besoin d’une création lumière de folie, ils faisaient comment avant ? « À l’époque » ? Des bougies. Restaient le talent des comédiens, la fine écriture d’un auteur, l’histoire intemporelle d’une famille.

(pas une critique)

Comme je le dis toujours (oui, je dis « je »), quand une pièce te donne envie de lire, de voir, d’écouter, c’est que la mission est réussie. Comme une envie de bouffer du Ozu. Et c’est surtout la confirmation du talent de Dorian Rossel, qui adapte toujours parfaitement au théâtre autre chose qu’une pièce : un film (il fallait voir celle de « La Maman et la Putain », qui était autre chose que « Nos Serments », mais c’est un autre débat), un roman graphique (Quartier Lointain… en parlant de bouffer du Taniguchi après avoir vu la pièce), un roman tout court (Oblomov)

Voyage à Tokyo

d’après le film de Yasujirō Ozu, adapté et mis en scène par Dorian Rossel

avec Rodolphe Dekowski, Xavier Fernandez-Cavada, Delphine Lanza, Yoshi Oïda, Fiona Sanmartin, Elodie Weber.

au Théâtre Paris Villette, Paris

le 8 novembre 2016

Crédit photo : Carole Parodi

Textes (sauf mention contraire) : Axel Ito

 

Voyage à Tokyo – extraits – Cie STT/Dorian Rossel from Muriel on Vimeo.