Dépendances (Charif Ghattas / Studio Hébertot)

(quand on ne lit pas la bible)

Dépendances ? C’est la deuxième partie de « Cuisine et dépendances », car pour des raisons de budget, ils n’ont pas pu reconstituer une cuisine ?

 

(de quoi ça parle en vrai)

Pour régler une affaire de succession, Henri et Tobias ont rendez-vous dans l’appartement familial. Presque deux ans sans s’être vus – on comprend vite pourquoi – tant les deux frères semblent comme des pôles opposés. Pudique, en apparence affranchi de la structure familiale, Henri y va à reculons, tandis que Tobias, animal écorché vif resté vissé à l’enfance, peine à contenir sa tempête intérieure. Il peste, fulmine, s’emporte contre Carl, le troisième frère qu’ils attendent et qui est en retard. Comme à chaque fois. Comme toujours. Ce retard anodin fait monter la tension. À moins que ce ne soit Carl lui-même le véritable problème. Peu à peu, la situation déraille. Ramenés de force à la lisière d’une névrose familiale, les deux hommes vacillent. Le bon sens s’altère, les rapports se brouillent, faisant ressurgir les failles d’un terrible secret de famille, jusqu’à la révélation finale. (https://www.studiohebertot.com/dependances)

 

 

 

(ceci n’est pas une critique, mais…)

Pour moi, Thibault de Montalembert, avant d’être l’acteur de la série « Dix pour cent », c’est d’abord un des acteurs des premiers films de Arnaud Desplechin, notamment « Comment je me suis disputé ou ma vie sexuelle ». Je savais qu’il avait une formation avant tout théâtrale, notamment avec Patrice Chéreau, c’est pourquoi j’étais ravi de le voir pour la première fois sur scène, à l’occasion de la création de cette pièce du jeune auteur et metteur en scène Charif Ghattas (j’ai fait mes devoirs et j’ai découvert que j’avais vu une autre de ses oeuvres, il y a deux ans, « Les bêtes », pièce montée par Alain Timar avec Emmanuel Salinger (autre transfuge du cinéma de Desplechin, tiens tiens…) et Maria de Medeiros au Théâtre des Halles à Avignon.)

Tout ça pour dire, que dès le départ, on sait qu’il y a un problème avec le troisième frère que les personnages interprétés par Thibault de Montalembert et Francis Lombrail (soit dit en passant, directeur du Théâtre Hébertot) attendent et qu’il y a de grandes chances qu’il n’apparaisse pas, vu qu’il y a seulement deux acteurs inscrits au programme (on m’appelle aussi le Père Spicace… désolé…) Et j’ai envie de dire : « On se fiche un peu de savoir pourquoi il ne viendra pas ». Comme dit l’autre, ce n’est pas la destination qui importe mais le chemin. Car le plus captivant ici est de voir ce que cette absence va provoquer chez les deux frères, car on ne peut que se reconnaître en cette fratrie, obligée de se revoir malgré les chemins différents empruntés et surtout de tenter de se parler.

Et en cela, la qualité de l’écriture et la performance des deux acteurs sont les bons points de ce huis-clos. La mise en scène n’est pas tape à l’oeil, laisse les acteurs évoluer, les silences exister et les mots avoir leur propre rythme.

Parfois on est agréablement surpris par une pièce, et c’est le cas pour celle-ci, qui, avouons-le, ne faisait absolument pas partie de mes incontournables du printemps.

 

vu le vendredi 20 avril 2018 au Studio Hébertot, Paris

Prix de la place : invitation

 

DÉPENDANCES

Écriture et mise en scène : Charif Ghattas

Avec Thibault de Montalembert et Francis Lombrail

Jusqu’au 29 avril 2018 au Studio Hébertot, Paris

 

(une autre histoire)

L’un des comédiens jette nonchalamment des clés sur la table. Le même pose sa veste en cuir sur le dossier d’une chaise. Des gestes anodins mais qui sont pourtant les plus difficiles à exécuter sur scène. C’est la première scène et je n’y crois pas.    Heureusement, ça s’arrangera par la suite. « Tu comprends, j’ai zappé ma session d’échauffement. Toujours je m’entraîne à jeter mes clés sur la table avant la représentation. J’ai sauté l’entraînement et je paye les pots cassés. Gamin, toujours tu t’échaufferas !»

Combien de temps de répétition pour ouvrir une porte ? Rien n’est naturel sur scène car tu as conscience du moindre geste que tu fais. C’est comme le texte. Il ne suffit pas de l’apprendre, il faut ensuite l’oublier. Que ce qui n’est pas naturel le devienne.

Le second acteur tape du poing sur la table. La canette de bière tressaute et tombe par terre, répandant au sol son contenu, mousse et liquide confondues. On voit durant un éclair de seconde, non pas la panique, mais la brève interrogation de l’acteur : « Bon, je ramasse ou pas ? » Il ramassera, mais j’aurais tendance à dire que c’est l’acteur qui a ramassé, pas le personnage.

Je me souviens, lors d’une représentation dans laquelle je jouais dans le cadre d’un atelier amateur, je devais me diriger vers une table, m’emparer d’une feuille blanche, d’une enveloppe… Et il n’y avait pas d’enveloppe. La comédienne qui devait la déposer au début de la scène ne l’avait pas fait (elle m’avait prévenu à notre entrée sur scène, qu’elle avait oublié son sonotone, j’aurais dû me méfier). J’avais déjà mentionné à la réplique précédente l’existence de la dite enveloppe, mais il n’y avait pas d’enveloppe, je me répète, je fais comment, moi ? J’ai connu cette fraction de seconde durant laquelle tu sors de ton corps, de ton rôle, où tout s’arrête. Et alors quoi ? Je fais quoi ? Je continue, mais comment ? Je m’en suis sorti évidemment de main de maître, j’improvisai du Feydeau, comme si le grand Jacques me sussurait ses mots doux à l’oreille. Notre scène fut un triomphe, grâce à moi. Pourtant la comédienne qui jouait à mes côtés ne semblait pas subjuguée par mon étonnant talent (je ne parle pas de Miss Sonotone, je précise). Il faut toujours être sobre dans la victoire. On ne peut pas gagner toutes les batailles. Ce soir-là, je gagnai le coeur des spectateurs, mais toujours pas celui de celle qui faisait battre mon coeur. Je dédicace ce fabuleux texte à toi… Euh… Comment elle s’appelle déjà ?

 

Textes (sauf mention contraire) : Axel Ito