Ça ne se passe jamais comme prévu (Tiago Rodrigues / Théâtre de l’Aquarium)

(quand on ne lit pas la bible)

Ça ne se passe jamais comme prévu ? Moi quand je me rendais à un rendez-vous galant ?

 

(de quoi ça parle en vrai)

Au moment de chercher un point de départ à ce travail, Tiago Rodrigues a lu l’interview d’un spécialiste en prévention des attentats. Il commentait un exercice effectué par les forces de sécurité et disait que la règle d’or, même au cours d’un entraînement, est de savoir que les choses ne se passent jamais comme prévu. Le parallèle avec le théâtre est évident : un exercice préparé au détail près ne peut exister que s’il embrasse l’imprévu. Dans cette pièce, un groupe de seize étrangers découvre Lisbonne et tente de monter un spectacle au cours duquel, tout comme la vie dans cette cité, rien ne se passe comme prévu. (http://www.theatredelaquarium.net/IMG/pdf/manufacture.pdf)

 

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Crédits photo : Filipe Ferreira (ci-dessus, c’est l’acteur qu’on ceinture qui m’a sauté dessus pendant la représentation, parce que je suis toujours bien placé et celui qu’on choisit pour subir ce genre de sévices, je suis le bon client !)

 

(ceci n’est pas une critique, mais…)

Dieu sait que je n’aime pas les jeunes, surtout ceux qui sortent des écoles. Et pourtant ceux-là… Il faut dire qu’ils ont été grandement aidé par le sorcier (gourou diront certains) Tiago Rodrigues. Ce dernier a écrit dix-lettres pour seize acteurs. Il y a quelque chose d’Alessandro Baricco (le roman Océan Mer pour être plus précis) dans le postulat de départ : les acteurs découvrent, dans le tiroir d’un des appartements qu’ils occupaient lors de leur résidence lisboète, un paquet de lettres d’adieux destinées à un être rencontré une seule et unique fois dans le parc de Principe Real.

Autant dire que ça ne pouvait que me toucher puisque j’écris inlassablement sur le même sujet : l’histoire d’un garçon qui est obsédé par une fille qu’il a rencontrée une seule et unique fois dans une piscine alors qu’il était adolescent.

On sent, on sait que l’auteur portugais aime les acteurs, ces jeunes acteurs en particulier. Dès le préambule, on s’amuse de l’exercice de style qu’est le spectacle de sortie d’école de théâtre : Oui, ils vont chacun avoir leur moment. On est lucide aussi : C’est probablement la dernière fois qu’on les verra tous réunis sur une scène de théâtre et sur ces 16 acteurs, combien d’entre eux parviendront à sortir du lot et vivre de leur métier ?

Et ce qui est bien, c’est qu’une fois ce préambule passé, on l’oublie. Parce qu’on suit l’histoire, parce qu’on est touché, ému, amusé par ces petits moments d’acteurs et surtout par ces lettres qui évoquent une rencontre inattendue, un deuxième rendez-vous qui n’aura pas lieu, une ville (Lisbonne) passionnante mais qui se transforme  au rythme incessant des flots de touristes que déversent les avions low costs (comme toutes les grandes villes, soit dit en passant), quitte à perdre son âme et ses habitants ou la disneylandisation (comme me l’a souligné un proche lors d’une discussion passée), des histoires de femmes, d’hommes, la saudade…

La pièce dure 2h30, on sait d’avance qu’il y aura dix-sept lettres. On voit le temps passer et c’est important car on ne veut pas le voir vite passer. On ne veut pas quitter ces jeunes gens, tous talentueux, aucun identique. Aussi à cause du côté éphémère de ce genre de spectacle, car même si « Ça ne se passe jamais comme prévu » sera joué à Montpellier ou à Lyon, il n’a pas vocation à tourner indéfiniment. On se sent un peu privilégié, on a envie aussi de tenir en nos mains le texte du spectacle, brillamment traduit par Thoams Resendes. On apprécie encore le don de passeur de Tiago Rodrigues qui va nous (me) faire acheter un livre du poète Luís Vaz de Camões, cité dans la pièce.

Certes, il y a parfois quelques auto-citations (clins d’oeil à « Antoine et Cléopâtre » ou « By heart », on voit parfois un peu les coutures de l’exercice, le numéro de danse (même si danser sur scène avec « Sabotage » des Beastie Boys en bande son reste un rêve pour moi) peut paraître accessoire (clin d’oeil à Bovary), et finalement pour qui a vu nombre de ses pièces, on aime quand même ça, un auteur qui creuse un sillon, qui traverse des thèmes sans jamais les épuiser.

Et malgré tout, je reviendrai à Lisbonne. Pour mes 40 ans, c’est décidé. Et je m’offrirai des gants chez Ulysse.

 

vu le samedi 23 juin 2018 au Théâtre de l’Aquarium

prix de la place : entrée libre sur réservation

 

ÇA NE SE PASSE JAMAIS COMME PRÉVU

texte et mise en scène Tiago Rodrigues, traduction Thomas Resendes

assistante Teresa Coutinho, son Ponto Zurca, direction technique Nicolas Berseth

avec les élèves de la promotion I du bachelor théâtre LA MANUFACTURE – Haute école des arts de la scène de Suisse Romande – Lausanne : Donatienne Amann, Raphaël Archinard, Julie Bugnard, Greg Ceppi, Angèle Colas, Isabela De Moraes Evangelista, Catherine Demiguel, Laura Den Hondt, Morgane Grandjean, Isumi Grichting, Camille Le Jeune, Pépin Mayette, Guillaume Miramond, Samuel Perthuis, Victor Poltier, Lucas Savioz.

Jusqu’à cet après-midi 15h au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre du festival des écoles du théâtre public 2018 puis les 26 et 27 juin au Théâtre du Loup à Genève, les 29 et 30 juin au Printemps des comédiens à Montpellier, les 2 et 3 juillet au Théâtre T. Kantor de l’ENS dans le cadre des Nuits de Fourvière а Lyon.

 

(une autre histoire)

Quand ma soeur vivait à Québec, il me plaisait de lui rendre visite durant l’été, deux mois durant. À mon arrivée, je posais mon sac à dos près du sofa, je passais deux jours allongé à me remettre d’une année scolaire éreintante et accessoirement du décalage horaire. Je profitais de son absence pour lire les livres québécois qu’elle avait achetés, regarder des séries en rattrapage, aller à l’épicerie, prendre le bus pour aller dans le centre, souper au Bonnet d’Âne dans la haute ville, me faire un ciné, bouquiner encore sur les plaines d’Abraham, courir en longeant les rives du Saint-Laurent. Je ne sais pas très bien ce que je suis. Je ne sais pas très bien ce que j’étais. Je ne suis pas un touriste, je ne suis pas un résident. Toujours eu le cul entre deux chaises.

Pourquoi je pars seul ? Pour faire ce que je veux. Aller au rythme que je veux. A New York, j’ai passé trois heures à regarder du basket de rue, à converser avec les gens en buvant un thé glacé, alors même que j’avais prévu la visite de Brooklyn et même un musée.

Rien ne se passe jamais comme prévu.

Je voudrais écrire un éloge à la lenteur, à la contemplation.

LISBONNE

Je n’y ai pas passé autant de temps que je l’aurais souhaité. L’idée était de ne rien prévoir. Mais tu comptes un peu tes sous, tu vois le monde arriver dans une ville dont tu es tombé en amour au premier regard. Ne rien prévoir est un luxe. Tu te mets à prévoir alors même que tu voulais l’éviter. Ça ne se passe jamais comme prévu, même quand tu n’avais rien prévu.

Lisbonne… cette ville… J’en avais rêvé… depuis que j’avais découvert les mots de Fernando Pessoa, pourtant j’ai attendu l’an passé pour enfin y aller. Ça ne se passe jamais comme prévu. J’avais besoin d’un déclic, d’une évidence, d’une rencontre.

Lisbonne… Je te connais plus grâce à Pessoa, Lobo Antunes, Rodrigues (Amalia). Je te connais sans te connaitre, pourtant dès que j’ai emprunté une de tes rues, sans carte, sans gps, je m’y suis senti bien.

Le temps, je me souviens… Le temps que j’ai passé dans tes cafés, à écrire. Jamais je n’avais écrit quelque chose aussi rapidement. J’étais venu te voir, Lisbonne, car je savais que tu serais inspirante. Je m’étais retenu d’écrire avant de te voir, puis quand vint le moment, au deuxième jour, la panne. Trop d’excitation. Rien ne sortait. Ça ne se passe jamais comme prévu. Alors j’ai marché, levé les yeux… au ciel, bu des bières, des cafés, marché sur les pas de Pessoa, vu un spectacle au Dona Maria II (l’époustouflant Bacantes de Marlene Monteiro Freitas), un film à la Cinemateca… Déclic. Les mots vinrent, mes doigts coururent sur le clavier de mon ordinateur. Jamais je n’avais écrit un premier jet aussi rapidement. Une trentaine de pages.

ÉPILOGUE

J’ai mis ce que j’ai écrit à la poubelle. Façon de parler. Disons que ce que j’ai écrit sera disséminé par ci par là dans d’autres textes. Un mal pour un bien, c’est en forgeant, tout vient à point, c’est parce que ça et parce que ça, que maintenant il se passe ça.

Ça ne se passe jamais comme prévu (et tant mieux).

 

Textes (sauf mention contraire) : Axel Ito

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